« Dakar – Traces et horizons » : un chapitre sur le sol et l’eau de Dakar

Couverture du livre « Dakar : Traces et horizons »

Cheikh Tidiane Seck, gérant associé de l’Atelier Kemit Architectes, signe un chapitre du beau-livre « Dakar – Traces et horizons », coédité par Vives Voix et le Collège universitaire d’architecture de Dakar (CUAD). Publié en janvier 2026, l’ouvrage compte 346 pages et réunit 29 contributeurs autour de la ville : histoire, géographie, balade architecturale, création littéraire, poésie et regard critique.

Couverture du livre « Dakar : Traces et horizons »

« Dakar des eaux et volcans » par Cheikh Tidiane Seck

Construire Dakar, ce n’est pas ignorer le sol. C’est apprendre à l’écouter.

1. Une enfance fondatrice

Dakarois.

Mes premiers pas se sont faits sur un sol de sable, d’une poussière fine qui racontait la ville d’ici. J’ai appris à lire l’ombre sur un mur, à deviner le passage du vent dans les feuilles, à chercher le calme sous un manguier. Là-bas, la ville était poreuse : ruelles sablonneuses, cours ouvertes, patios généreux. On vivait dedans et dehors, à la limite des deux. La cuisine débordait vers la rue, les voix se mêlaient au chant des oiseaux et à la rumeur de la mer. Chaque recoin portait l’intelligence du lieu, comme si la ville elle-même possédait un souffle.

2. Un présent troublant

Aujourd’hui, Dakar m’échappe.

La ville s’étale, se densifie, s’aligne, sans jamais reprendre son souffle. Là où un jardin ouvrait ses bras, surgit désormais un immeuble fermé. Là où l’on s’écoutait, le ronron des climatiseurs recouvre les rêves. On construit sans questionner, on bétonne sans nuance. Des blocs surgissent sur des anciennes ravines, des cuvettes naturelles, des zones humides. Le sol, l’eau, les plis, la mémoire originelle sont balayés dans le grand mouvement de l’oubli. On bâtit sans écouter l’esprit du lieu.

3. Le sol qui murmure encore

Pourtant, le sous-sol de Dakar n’est pas silencieux. Il porte le chant de la mer ancienne, l’écho des coulées basaltiques, la palette variée des argiles, la trace des anciens lacs. Ce territoire, façonné par la mer puis le feu volcanique, porte en lui des fragilités et des potentialités. Les collines vivent, les nappes souterraines circulent, les sols respirent. Ce sont ces signes que j’entends quand je m’apprête à dessiner.

4. Des erreurs souvent évitables

On construit là où il ne faudrait pas. On remballe les cuvettes, on stabilise les zones filtrantes, on colmate les pentes naturelles. On tue le vide, l’eau, le sol. Les fissures lèvent les premiers indices ; l’eau remonte ; les murs s’érodent ; les structures grincées révèlent l’erreur. Et la ville retient son souffle, en attendant que la nature se rappelle à elle.

5. Une architecture qui écoute

Il existe pourtant une voie.

Construire à Dakar, c’est d’abord cultiver la conscience du lieu. C’est accepter de ne pas imposer, mais de dialoguer avec le vent, orienter les façades pour qu’elles respirent, créer des cheminées naturelles au sein des volumes bâtis. C’est intégrer le vide urbain, ces espaces de respiration et de rencontres spontanées, les préserver comme on protège un tissu vivant. C’est respecter le sol, éviter les zones instables, honorer les pentes, réhabiliter les chemins secrets des eaux. C’est relire la mémoire locale, retrouver les savoir-faire : patios, ombres généreuses, porosités intergénérationnelles qui construisent un récit urbain commun.

Construire ainsi, c’est densifier sans éteindre la ville, innover sans la substituer, tisser avec elle un dialogue humble et harmonieux.

6. Une ville qui peut encore respirer

Dakar est née deux fois : d’abord dans l’eau, ensuite dans le feu. Elle conserve en elle un double héritage, fragile et puissant. Sa structure géologique, sa lumière, ses courants d’air, sont des forces. Si chacun – architecte, urbaniste, habitant – choisit aujourd’hui de l’habiter en conscience, elle pourra retrouver ce souffle singulier, ce mélange d’intensité et de légèreté, de densité et d’espace.

Dans chaque esquisse, chaque volume, chaque trace graphique que je pose, je porte cette conviction : Dakar respire lorsqu’on l’écoute.

Auteur du chapitre
Cheikh Tidiane Seck, architecte à Dakar, formé en Afrique de l’Ouest et en Europe, milite pour une architecture contextuelle, bioclimatique et attentive au sol, au climat et à la mémoire urbaine de sa ville.

Ouvrage
Dakar – Traces et horizons, Éditions Vives Voix et CUAD, janvier 2026, 346 pages

Lire l’article de l’APS sur le livre